LES CONTES
CRUELS DE ROSA†CRVX

Olivier Tarabo est l'âme de la compagnie Rosa Crux. 'Rosa" pour la beauté, "Crux" pour la souffrance. Ni secte religieuse, ni obscur groupuscule, Rosa Crux explore avec application les redoutables abîmes humains.
Les JEUX DE FER proposent une performance mégaphonique élaborée autour d'imposants mouvements de va et vient verticaux et horizontaux. La taille des mécanismes varie de trois à vingt mètres. Le spectateur déambule au milieu d'une douzaine de machines inquiétantes: contrebasses géantes, vielles à rats, lyres actionnées par une grue de neuf mètres... Complexe et belle, chaque installation développe des séquences vivantes qui se superposent comme autant de petits contes cruels. Ici, un homme peine debout sur un pédalier pour actionner une horloge à eau. Plus loin, deux hommes harnachés comme des gladiateurs s'affrontent entre deux grands cônes métalliques qui résonnent sous l'effet des corps projetés. A coté, deux combattants prisonniers d'un rail rivalisent et se fracassent contre un mur bardé de cordes de piano. Un homme, aux fers dans une cage, mue en instrument de percussion dans un vacarme assourdissant. Des danseurs nus, soutenus par une musique enivrante, s'enduisent de terre. Leur dos, leurs cuisses sont fouettées des tresses boueuses... Devant, derrière, en l'air, au ras du sol, se joue une tragédie effrayante et émouvante. L'homme, petit rouage d'un monde fou, artisan de sa propre souffrance est représenté sous une forme très primitive. L'homme, simple élément parmi les câbles, les poulies et les boulons, faits corps avec les machines conçues comme des sculptures animées
Au milieu de cet enchevêtrement métallico-humain, le spectateur se retrouve dans une situation ambiguë. Témoin, complice subjugué, il accepte les scènes choquantes qui se déroulent sous ses yeux. Ses narines se remplissent de poussière, d'odeurs de sueur et d'acier chauffé. Ses oreilles aussi s'affolent. Tous les sons produits dans cette usine chaotique sont captés, décryptés et conjugués en direct par Olivier Tarabo et Claude Feeny.
"Je ne comprends pas toujours les images qui me viennent. Je les restitue sans censure. L'horreur ne me fait pas peur. Nous vivons avec. Il faut accepter nos aspects monstrueux pour pouvoir les dépasser" proclame Olivier Tarabo. Rosa Crux offre un terrain d'expérimentation où les souffrances se transforment paradoxalement en spectacle éblouissant. Une transmutation qui aurait pu séduire Georges Bataille ou les surréalistes.
Aussi brutale qu'elle soit, cette alchimie s'impose sans violence malsaine, sans exhibitionnisme déplacé, sans déclaration tapageuse. La démarche d'Olivier Tarabo, est riche, sincère et entière. A l'évidence, elle met en oeuvre un trouble profond et une certaine expérience intérieure.
On entend dans les prestations incantatoires de Rosa Crux, notamment avec les JEUX DE FER, toute la "musicalité de la guerre" dont parle Randa Chahal Sabbag, un cinéaste libanais
On croise dans ces séances sauvages l'aura d'une réminiscence blessée qui détale au galop comme un cheval échappé de l'abattoir.
Pascal Colé